Déroutant voire hermétique ou ésotérique, La danse et l’incendie est un véritable roman tragique. Dans ce livre, qui ne peut laisser le lecteur indifférent, Daniel Saldaña París nous plonge dans l’atmosphère d’une Cuernavaca dystopique, scène ardente de trois destins humains. L’inexorable fatalité pourrait bien finir par les précipiter dans la chute collective d’un monde qui se consume.
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Daniel Saldaña París est né en 1984 à México, au Mexique. Très jeune, il déménage à Cuernavaca, dans l’État de Morelos, où il passe son enfance et son adolescence. Il décide ensuite d’étudier la philosophie à l’Université Complutense de Madrid, avant de revenir au Mexique. Il commence alors à publier ses poèmes ou ses textes dans des revues comme Oráculo, Punto de Partida ou Tierra Adentro. Traducteur, poète, essayiste et romancier, Daniel Saldaña París est un artiste complet. La critique le considère comme l’un des écrivains les plus prometteurs de la littérature mexicaine. Après des romans tels que Parmi d’étranges victimes (2019) et Plier bagage (2021), La danse et l’incendie est son cinquième roman.
La danse et l’incendie
Cuernavaca, Mexique. Les incendies encerclent et enfument la ville, l’air devient irrespirable et suffocant, la chaleur oppresse les habitants : l’avenir est incertain. C’est dans cette atmosphère délétère et dystopique que trois amis de lycée se retrouvent, après bien des années sans se croiser. Ils se racontent. Natalia, obsédée par sa collection de bromélias, est une jeune chorégraphe qui prépare un spectacle inspiré des danses frénétiques des sorcières et de plusieurs chorémanies médiévales. Erre, récemment divorcé et de retour de Mexico, perclus de douleurs et drogué aux antalgiques, se réinstalle chez ses parents et se lamente de sa vie de cinéaste raté. Lapin, quant à lui, est un être plutôt solitaire, voire érémétique, qui vit avec son père et qui survit grâce à de petits boulots peu glorieux. Trois histoires, trois destins qui s’entrelacent dans une descente aux enfers collective où le héros tragique, parfois quelque peu parodié, se heurte à la fatalité la plus absolue.
Si le passé émerge de leurs retrouvailles, les souvenirs les confrontent également à l’horreur de leur présent : les amitiés et leurs incompréhensions, le désir, les relations et les liens intergénérationnels, l’inévitable nécessité de grandir et de vieillir en tentant de donner un sens à sa vie, la sévérité des échecs ou des désillusions, la difficulté ou l’impossibilité crue de se faire une place dans ce monde. L’âge adulte est l’époque des rêves dissolus dans l’univers fictionnalisé d’une ville, Cuernavaca, placée sous l’aura du célèbre roman Sous le volcan de Malcolm Lowry, et dont l’emprise, entre réalité et mythes, ne peut que se révéler oppressante. Qui resterait dans l’inquiétude permanente d’une ville envahie par un désarroi dû en grande partie aux incendies qui la menacent ? Qui, dans ces conditions, résisterait longtemps à la tentation de la fuite ou de l’exil ?
L’incendie et la danse sont deux métaphores que le roman file. Mais, La danse et l’incendie se structure autour de trois parties, trois monologues intérieurs. Est-ce dès lors un triptyque ? Une tragédie en trois actes ? Trois tableaux d’une même chorégraphie ? Nous trouvons-nous devant un roman à trois voix ou choral ? La narration se développe en couches successives et le livre se transforme peu à peu pour laisser place à une complexité occulte, qui cherche à se dérober sous l’extravagance du récit. Les différentes voix ne s’excluent pas, elles se complètent, diversement. Parfois, les versions se superposent, s’entremêlent ou divergent. La trame, quant à elle, continue et progressive, se délite au profit de trois expériences individuelles chaotiques, elles-mêmes héritières, en filiation directe, d’autres histoires, où fabulation et souvenirs fusionnent dans des flux étonnants, énigmatiques, par moment excentriques, de conscience.
Les destins sont incomplets, déchirés par la fatalité ou l’absurde rebellion face à des aînés souvent dénigrés. La réalité crue, brute et brutale devient une problématique esthétique et symbolique. L’écriture se ritualise alors dans une sorte de farandole insensée. Il semblerait presque que les recherches de Natalia – sur la mythique Hexentanz ou danse des sorcières, sur la danseuse Mary Wigman ou sur les étranges épidémies de chorémanie dans l’Europe médiévale – entraînent la possible répétition et la propagation de la manie dansante à Cuernavaca. Le récit, tout comme la danse, devient frénétique, incontrôlable : la danse comme initiation, dans un voyage au milieu du désenchantement de trois destinées, qui, implacablement, dépérissent.
Déroutant, déconcertant, inquiétant ou encore hermétique, autant de qualificatifs qui correspondent parfaitement à ce roman. La danse et l’incendie est fragmentaire et déchiré entre l’optimisme enthousiaste de l’adolescence et la résignation ou le fatalisme amer de l’âge adulte. Mystérieusement, le roman est aussi révélateur de certaines angoisses de notre présent. Il reflète plutôt bien nos questionnements actuels si nous pensons aux crises climatiques et morales que traversent nos sociétés qui, trop souvent dénuées de sens, nous plonge parfois dans de véritables moments d’hystérie collective.
Une planète qui brûle et se consume au milieu de l’indifférence, les transes fragiles de destins à l’avenir incertain, les déconvenues sinistres et terribles de nos idéaux et rêves passés : telle est la condition humaine que semble représenter symboliquement Daniel Saldaña París dans La danse et l’incendie. En ce sens, il narre magistralement un monde qui flambe au cœur des incendies de nos frénésies individuelles et collectives. Paru le 14 février 2025 en librairie, La danse et l’incendie de Daniel Saldaña París est disponible aux éditions Métailié.
Cédric JUGÉ
La danse et l’incendie de Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry, Éditions Métailié, 224 p., 2025.